Pendant un an ils se sont vus et ils se sont filmés. Le cinéaste et le comédien, le président et son 1er ministre, Alain Cavalier et Vincent Lindon. Dans "Pater", vous les verrez à la fois dans la vie et dans une fiction qu’ils ont inventée ensemble.
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Alain Cavalier ne porte jamais de cravate. De ce que l’on sait, sa dernière occasion remonte à sa précédente montée des marches cannoises en 1986 pour Thérèse (Prix de la Mise en Scène). Mais hier soir, pour l’unique projection en Compétition officielle de son dernier film Pater, l’atypique cinéaste s’est de nouveau prêté au jeu de la tenue réglementaire et à même signé quelques autographes sous l’œil halluciné de plusieurs de ses proches.
Alain Cavalier est de cette espèce de réalisateurs qui aiment à mélanger les genres et entretiennent les contrastes. Oscillant dans ses films comme dans la vie entre pudeur et exhibition, chacun de ses nouveaux projets est l’assurance d’une expérience unique et romantique sur le monde. Usant et abusant des capacités de brouillage entre fiction et réel qu’offre sa petite caméra numérique, le réalisateur nous offre avec Pater un audacieux spectacle cinématographique comme on aimerait en voir plus souvent. Le propos parait pourtant simple mais laisse des possibilités d’improvisation immenses : Alain Cavalier et son ami Vincent Lindon, respectivement Président de la République et Premier Ministre de la France, entreprennent une vaste réforme économique du pays. Ils se filment.
Dès lors, en cinéma comme en politique, le rapport de force est ici respecté: le metteur en scène / Chef de l’Etat dirige tandis que l’acteur / Chef du Gouvernement s’exécute. Film dans le film où les missions et rôles originels de chacun se brouillent tout en se répondant, Pater se joue de la politique comme du cinéma et de ses différents acteurs. En s’attaquant à deux milieux où les espoirs de changer le monde sont grands, où l’on parle beaucoup mais trop souvent de futilités, Alain Cavalier dévoile à sa façon les rouages de l’ombre et rapports de forces qui rongent ces deux mondes. D’ailleurs, bon nombre de dialogues ont cette étrange et troublante saveur d’actualité que l’on sait lorsque l’on touche aux élections présidentielles fictives en devenir ou plus particulièrement aux adversaires politiques à éliminer au moyen de photos compromettantes et que l’on suppose de nature sexuelles.
Partant de la cuisine et de la salle manger, la mise en scène du film s’organise pour l’essentiel autour de ces espaces symboliques d’échanges et de communication tout en dévoilant en substance un tragique embourgeoisement des débats. Tels des philosophes de comptoirs que l’on aurait promu à la grande table de la République sans compétence ni formation, Pater semble à la fois encourager et dénoncer l’amateurisme sous toutes ces formes : qu’il se trouve dans la prise de position politique ou dans la tenue dilettante d’une caméra par un acteur filmant son réalisateur.
Alors que La Conquête de Xavier Durringer doit-être projeté aujourd’hui, l’œuvre d’Alain Cavalier en est indiscutablement, et par avance, l’extrême opposé. Pourtant, les similitudes entre les deux projets auraient pu être grandes tant dans cette ambition commune d’explorer le genre de la politiques fiction que dans la volonté de travailler le faux à partir d’un matériel qui n’en demeure pas moins réel. Mais là où l’un nous offre la banale chronique d’une ascension, l’autre ose nous faire sourire et réfléchir à travers un véritable OVNI cinématographique sur ce qu’être acteur ou réalisateur aujourd’hui, au sein d’un film ou d’un pays.
Jusque dans les derniers instants du mandat de notre réalisateur / Président, on doute de ce qui est joué et de ce qui ne l’est pas. Pourtant, la barrière entre fiction et réel, pourrait être plus simple que ce que l’on croit : tout n’est sans doute que perspectives et angles de vue, et comme le dit Vincent Lindon dans ses ultimes moments de pouvoir « c’est vrai, surtout si c’est un film ».
Arnaud Miquel


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